Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

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Lohiel
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Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Lohiel »

Bonjour les Plumes ! :cherry_blossom:

J'avais envie de vous partager ce billet, que j'ai publié ailleurs. J'en ai discuté avec la modération, car personne ne souhaite que Plume d'Argent se transforme en foire à l'encan, ce à quoi j'adhère totalement ; il n'était donc pas adapté de diffuser le lien directement.
On m'a proposé diverses solutions... et j'ai finalement choisi la plus simple... et celle qui permet d'ouvrir naturellement le débat, ce qui est toujours plus fécond ;)

Bref, le texte qui suit est très rédigé, ceci explique cela... j'y suis revenue plusieurs fois, d'ailleurs, avant de le juger bon pour publication. Je vous le livre donc tel quel, en espérant qu'il vous sera utile.

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Antidote est un outil excellent et pour ma part je n’ai aucune envie de m’en passer. Que ce soit clair, pour commencer ce billet : il reste le meilleur pour dénicher nombre de petites étourderies et coquilles embusquées, de fautes semées dans le flot de l’écriture et devenues invisibles, parce que notre cerveau corrige de lui-même – mais malheureusement, pas dans la réalité. Il fait gagner un temps fou.

En ce qui concerne les répétitions, je n’ai jamais trouvé mieux. Celles-ci ont moins mauvaise presse, ces derniers temps, et c’est un peu dommage. Varier l’expression, dire la même chose de plusieurs manières différentes, c’est aussi donner plus de profondeur et de relief au texte, rajouter des couleurs. Lorsque la redondance est sensible, qu’elle n’obéit à aucun effet de style… bref, qu’elle se retrouve là par défaut… ça laisse quand même un petit goût d’inachevé.

Sinon, le piège principal d’Antidote, je pense que tout le monde l’identifie plus ou moins : il faut déjà avoir un bon niveau en orthographe et grammaire pour distinguer les vraies erreurs des faux positifs, qui sont nombreux. Lorsqu’une phrase contient une apposition, en particulier, il propose régulièrement un accord du verbe tout à fait fantaisiste. Un logiciel ne permettra jamais de faire l’économie d’un regard expérimenté.

Mais le problème le plus épineux est ailleurs. Antidote n’est pas un maître en stylistique, c’est une aide technique. Il est destiné à assister les rédacteurs dans nombre de registres très variés : rapports, mails professionnels, discours, communication, etc. Il n’est pas centré sur la littérature. Il ne donne aucune piste vers l’écriture du « livre parfait », quoi qu’on en pense. Le secret du roman admirable n’existe pas, d’ailleurs.

Et depuis que cet outil a été mis sur le marché, on a vu se développer une espèce de nouvelle chasse aux sorcières. La traque des verbes ternes. Dans le même temps, étrangement, sont apparus beaucoup de textes indigestes, compacts, ne laissant aucune place à l’imagination du lecteur, à son vagabondage. Aucun moment de repos, pas d’oxygène entre les lignes.

D’autres sont parfaitement composés, mais l’émotion manque à l’appel.

Il peut y avoir un public pour tout cela. Pourtant, est-ce vraiment satisfaisant ?

On est là dans un domaine compliqué, parce qu’il réclame beaucoup de discernement. De réussir à maintenir l’équilibre entre plusieurs exigences tout à fait contradictoires.

Premièrement, la plupart du temps, la précision des termes vaut mieux que l’approximation. Impossible de le nier.

Mais d’un autre côté, Stephen King a raison lorsqu’il explique qu’une narration romanesque capable de happer le lecteur demande beaucoup d’humilité lexicale : « de deux mots, choisissez le plus simple », dit-il.

Et enfin, il s’agit de comprendre que tous les niveaux de langue peuvent avoir leur légitimité à certains moments du texte.

Les fameux verbes ternes, par exemple.

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Ils sont aussi l’articulation la plus légère et modeste du français, ne produisent quasiment pas d’effet de répétition. Ils apportent souvent une proximité unique. Ils sont irremplaçables pour le rendu des moments sensibles. À ces instants, le lecteur n’a aucun besoin de précision ou de virtuosité. Mais qu’il y ait le moins de distance possible entre lui et les sentiments nichés au creux des lignes.

Et on pourrait dire la même chose de bien des termes appartenant au vocabulaire de base. C’est leur nature élémentaire qui leur permet de se faire oublier, laissant au lecteur la liberté d’y glisser ses propres réminiscences. Mais ils sont ceux qu’Antidote désigne explicitement comme faibles.

Regardez chez les grands auteurs, les séquences qui vibrent d’émotion sont régulièrement écrites à base de mots très simples, qui se révèlent ainsi les plus proches du cœur. Ce qui fonctionne pour un texte à visée théorique ou technique n’est pas toujours la bonne solution en littérature. Comme en témoignent les citations dont j’ai parsemé ce billet.

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Voilà, qu'en pensez-vous ? :hug:
Lo :hibiscus:

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Rimeko
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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Rimeko »

Tout à fait d'accord avec cet "autre regard" :p
Je n'ai pas Antidote personnellement, parce que les sousous, puis je ne suis pas trop mauvaise en orthographe donc je me dis que je peux publier un truc qui n'arrache pas les yeux sans (on verra quand il s'agira d'envoyer à une ME / de faire de l'AE), mais en tous cas j'ai lu beaucoup trop de "conseils pour auteurices" qui veulent bannir ces pauvres petits verbes faibles qui n'ont rien demandé !
Je dirais que j'aurais envie de les bannir comme "choix par défaut" dans une description, pour moi c'est là qu'ils sont le plus ternes... (Avec des exemples comme "elle avait les cheveux bruns" versus "ses cheveux bruns adoucissaient les angles de son visage", etc) Mais pour une scène d'action ou, encore mieux, des petites phrases "choc" (comme celles que tu cites, surtout l'incroyable "Aujourd'hui, Maman est morte" de l'étranger <3 ), je trouve qu'ils ont toute leur importance, pour ne pas faire barrage au dynamisme, à l'émotion.

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Ophidia
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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Ophidia »

Merci pour ce texte très intéressant.
C'est vrai que j'ai Antidote depuis peu de temps et je me suis interrogée sur cette notion de verbes ternes.
J'y vois un peu plus clair grâce à ce texte.
Effectivement, je pense qu'il est important de ne pas en avoir trop, surtout quand ils peuvent facilement être remplacés en modifiant la tournure de phrase, mais du coup je ne vais pas trop me focaliser sur le fait de les éliminer à tout prix lors de mes relectures/corrections.

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Sissi84
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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Sissi84 »

Moi aussi je suis parfaitement d'accord avec ce que tu dis @Lohiel
Malgré tout, il faut considérer ces logiciels comme une aide car il permet le repérage. Après c’est à nous de choisir si, oui ou non, il est judicieux de se pencher vers une modification d’un mot ou d’une phrase.
Lorsque je regarde cette quarantaine de verbes ternes signalés, je me dis que sur un chapitre de 3500 mots, ben, c’est insignifiant. Je ne passe pas pour autant et j’inspecte, je juge, je corrige au besoin.
Aucun logiciel ne remplacera l’écrivain, ce serait triste d’ailleurs ! Cependant, il peut aider à ciseler son écriture si le besoin s’en fait sentir.
Ça dépend souvent du lectorat aussi. Une écriture soutenue ne conviendra pas aux plus jeunes, par exemple et Antidote ne s'en soucie guère.
J’aime aussi Antidote pour toutes nos petites inventions dans nos récits de Fantasy. Le fait que l’on puisse créer son propre dictionnaire, lui trouver une étymologie inventée, puis lui dégoter un antonyme, etc., je trouve ça hyper balaise. Je vénère donc Antidote pour tout ce qu’il peut m’apporter et je laisse de côté ses faiblesses légitimes. Je le prends pour ce qu’il est et je l’exploite en l’asservissant à mes propres besoins.
Mais il est intéressant de signaler ses faiblesses pour ceux et celles qui l’abordent pour la première fois. On s’est tous et toutes fait avoir au début ;)

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Eryn
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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Eryn »

Très bon topic Lohiel !
Moi aussi j'ai Antidote, et effectivement, il me traque les verbes ternes ^^
De mon côté, j'ai surtout mis l'accent sur les répétitions lorsque j'ai fait mes corrections. Ensuite, les verbes ternes, je jette un coup d'oeil mais je ne les change pas à tous les coups parce qu'en effet, parfois ce que je veux dire est exactement ce qui est dit avec ces verbes là.

De la même manière, Antidote me souligne tous les éléments qu'il juge "familier", sauf qu'encore une fois, quand on a du dialogue, je trouve ça plus vivant d'utiliser du vrai langage parlé ! alors pas obligé d'écrire "ch'ais pas", mais "J'en sais rien" sera jugé familier par Antidote, alors que ça se dit facilement...

Encore une fois, ce qui peut aider, c'est de se mettre soi même à lire son texte à voix haute ou se le relire silencieusement pour savoir si c'est vraiment ce qu'on veut que ça donne ou pas !

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Sissi84
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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Sissi84 »

Eryn a écrit : 18 nov. 2020, 17:34 De la même manière, Antidote me souligne tous les éléments qu'il juge "familier", sauf qu'encore une fois, quand on a du dialogue, je trouve ça plus vivant d'utiliser du vrai langage parlé ! alors pas obligé d'écrire "ch'ais pas", mais "J'en sais rien" sera jugé familier par Antidote, alors que ça se dit facilement... !
Oui et ça c'est dommage, parce que j'ai tenté avec des réglages moins draconiens, mais du coup il laisse tout passer. Alors chez moi, tout est réglé au milieu.

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Eryn
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Message par Eryn »

@Sissi84, moi maintenant j'ignore ces remarques là, pareil pour certaines répétitions, faut savoir faire le tri ! ^^

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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Hylla »

Ce sujet tombe à pic car c'est la grosse appréhension que j'ai à prendre Antidote. L'erreur est humaine, mais je me demande parfois si ça m'apportera davantage que le correcteur de Word. J'adore écrire avec des mots simples, je les trouve tellement percutents. Pas tout le temps, bien sûr, mais certains passages s'y prêtent si bien... j'ai peur qu'au-delà de quelques répétitions, écrire avec Antidote me donne l'habitude de douter de la force de ces mots et de les remplacer aisément. Je serais intéressée une fois de mouliner un texte dedans, mais cela faisant... enfin voilà un sujet qui me confirme dans mon doute et ne m'aide pas à me décider :tears-joy: dans tous les cas, je n'envisagerais pas de le prendre avant d'avoir terminé l'écriture de mon roman

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Fannie
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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Fannie »

@Hylla, même si tu n'emploies pas la fonction qui traque les verbes ternes, c'est clair qu'un correcteur comme Antidote présente une très nette valeur ajoutée par rapport à celui de Word. Il relève plus de coquilles, de manière plus cohérente, et donne des explications. En plus, il contient des dictionnaires, comme celui des synonymes, et des guides grammaticaux.
Le correcteur orthographique qui ne laisse échapper aucune faute et qui ne signale que des choses pertinentes n’existe pas. Pour ça, il faudrait une intelligence artificielle bien rodée. Et encore...
En ce qui concerne les verbes ternes, les répétitions, les expressions ou mots familiers, etc., il te permet d'avoir une vue d'ensemble ; ensuite c'est à toi de déterminer ce qui est dérangeant et ce que tu peux laisser tel quel.

Personnellement, j'ai commencé avec le correcteur de Robert (qui ne traque ni les répétitions, ni les verbes ternes). Maintenant, j'ai les deux. (Non, je ne suis pas maniaque. Image) Il y a certains aspects que je préfère chez Robert.
Maintenant que je suis habituée à ces correcteurs orthographiques, j'aurais du mal à m'en passer.

Quant aux verbes ternes, avoir et être sont des auxiliaires, donc ils reviennent dans tous les temps composés ; être est employé à la voix passive. Ces deux verbes ont aussi l'avantage de pouvoir passer quasiment inaperçus. Tous les verbes ternes entrent également dans une quantité de locutions et expressions. Il faut toujours regarder dans quel contexte ils sont employés.
Et comme l'ont dit d'autres plumes, parfois, c'est la formulation la plus simple qui convient le mieux. Mais bien sûr, Antidote les relève sans discernement, ce qui est normal, puisqu'il n'est pas doté d'une intelligence artificielle.

En effet, la lecture à haute voix est une bonne méthode pour repérer des défauts. Je la conseille souvent.

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Litchie
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Re: Un autre regard sur les "verbes ternes" (ou les limites d’Antidote).

Message par Litchie »

Je suis assez d'accord avec ce que tu dis, même si je suis la première à essayer de les éviter ces verbes ternes (souvent, justement, pour chasser les répétitions et être plus précises. Pourquoi se contenter d'un "dit-elle" quand on peut en apprendre plus sur l'émotion du personnage avec un "s'emporta-t-elle"* ?). Mais je suis complètement d'accord que parfois, un mot simple est plus fort (le début de l''étranger déjà cité par @Rimeko hein :'D).

En fait, comme tu le soulignes (et comme l'ont aussi fait d'autres avant moi), Antidote n'est qu'un outil : et je crois que savoir écrire (en termes stylistiques) c'est justement savoir où et quand utiliser ce verbe terne, et pas qu'il soit là juste parce qu'on arrive pas à trouver un meilleur mot. J'adhère tout à fait ce que tu dis @Sissi84 à ce propos :
Sissi84 a écrit : 18 nov. 2020, 12:11 Après c’est à nous de choisir si, oui ou non, il est judicieux de se pencher vers une modification d’un mot ou d’une phrase.
Lorsque je regarde cette quarantaine de verbes ternes signalés, je me dis que sur un chapitre de 3500 mots, ben, c’est insignifiant. Je ne passe pas pour autant et j’inspecte, je juge, je corrige au besoin.
Ton post m'avait déjà fait penser quand tu l'as publié à la chasse aux adverbes, et à un thread d'Adrien Tomas (il me semble) sur lequel j'étais tombée et qui essayait de les réhabiliter. Globalement, j'ai l'impression que le piège du développement des ateliers d'écritures, des communautés d'auteur/ices, des masterclass et des conseils d'écriture de manière générale (qui sont des trucs HYPER BIEN me faites pas dire ce que j'ai pas dit), c'est qu'on peut assister à une "uniformisation" des écrits qui est dommage. Genre "n'utilisez pas de verbes faibles, pas d'adverbes, pas de point-virgule, des phrases courtes, une progression en situation initiale - élément perturbateur, lisez le mythe universel....". Si on se mettait tous à appliquer ces conseils à la lettre, je crois qu'on perdrait beaucoup en plaisir de lecture. Mais bon je digresse un peu :rofl:

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